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Biographies

Jian de Courtemare
 
 Sous la coupole de son laboratoire, et malgré l'heure avancée de la nuit, Jian de Courtemare interrompt brutalement sa lecture. Un rictus en forme de sourire s'esquisse sur son visage émacié.
- Le sort de surveillance que j'ai placé tout autour de la geôle de notre ami Niel donne enfin des fruits ! Comment ça : "Le Cordon vacille" ? Qu'est donc ce "Cordon" Niel ? Etant donné ton empressement à fermer ta toile, je sens que l'information est d'importance. Je saurai la déchiffrer, Niel ! De gré ... ou de force.
 
 
(Cf. Le Souffle Bleu p. 271)
 
Multi

Ce docteur ès magie de Mirvade est un proche de Jian de Courtemare. Si sa famille est ancienne, elle n'a ni le poids, ni l'histoire de celle de son ami Jian. Ses travaux, par contre, sont reconnus, surtout pour sa remarquable classification des effets magiques dont se servent tous les magiciens du Royaume des Colonnes. On remarquera en effet que, dans l'expression ès-magie, le mot magie n'a pas été mis au pluriel. Dans ce royaume une seule magie existe, toutes les autres étant bannies et considérées comme perverses. Homme débonnaire, un peu enveloppé, il aime organiser fêtes et spectacles où il invite la fine fleur de la cité. Ses trois fils sont sa fierté, parce que tous entrés à l'université de Mirvade. L'un a choisi la littérature ancienne (Sacham) et les deux autres la magie (Javal et Doulx). Sa fille Kaline est encore plus sa faiblesse que ses fils. Il aime à la contempler lorsqu'elle travaille à ses potions végétales. Pour lui elle est la perfection féminine. Son épouse vit dans son ombre, sèche et déjà ridée elle semble pouvoir disparaître à tout instant, parce que trop frêle.

(Cf. Le Souffle Bleu p. 5)

Krell

 Dieu de l’Être et de la Nature, appelé aussi le Dieu Nu.
Il est le survivant de l’ancien panthéon, le dernier auquel rendent encore hommage quelques fidèles dans la capitale. En effet, les anciennes croyances ont été abolies officiellement. Mais pour ne pas heurter les paysans qui viennent vendre leurs denrées dans la cité et que l’on considère comme plus lents à accepter les changements et la vérité, son culte a été maintenu. Ses adeptes ruraux peuvent ainsi, lorsqu’ils séjournent dans la ville, prier leur dieu traditionnel auquel ils réservent encore très souvent un autel dans leurs foyers.

(Cf. Le Souffle Bleu p. 13)


Faune & Flore

Fianir

Fleur de Fianir. Fleur que l'on trouve au Sud du royaume, autour de la ville qui lui a donné son nom.
Cette cité correspond à la dix-septième colonne. C'est l'une des dernières régions a avoir été conquise. Elle se situe au Sud-Ouest de Carlane non loin de la frontière avec les États Nains. Et c'est dans les champs qui entourent cette petite cité fortifiée que depuis des lustres on cultive la Fleur de Fianir. C'est d'elle que l'on tire la boisson, légèrement alcoolisée, appelée :"le Sium", et qui a fait, même bien avant son entrée dans le royaume des colonnes, la fortune de cette baronnie, la baronnie de Fianir.
Dans le langage ancien "Fianir" signifie perle des roches. Etrangement c'est cette fleur, découverte à l'état sauvage dans les montagnes naines et acclimatée dans la plaine, qui a donné son nom à la cité qui s'est construite, grâce à la richesse qu'elle apportait.
(Cf. Le souffle bleu p. 41)

Golxoc

Arbre nain cultivé dans les jardins royaux de Carlane. Ses feuilles et son écorce sont utilisées exclusivement par le monarque. On dit que les propriétés de ce végétal sont si nombreuses que si chacun pouvait y avoir droit il deviendrait immortel. Les expériences menées n'ont rien prouvées encore aujourd'hui. Il semble que ce végétal ne puisse agir que sur notre monarque. Ce qui est certain c'est que chaque roi est atteint d'une maladie après son couronnement, celle dite de l'humilité, et que seul cet arbuste peut en calmer les douleurs, sans jamais la guérir, à l'aide de bains ou d'onguents préparés par l'apothicaire royal qui en garde les secrets.

 

Mais où suis-je ?...

Vous êtes fan d'Heroic-Fantasy ?
Vous recherchez un bon roman français ?

Marc Saguin et Frank Chantepie vous proposent de vous lancer dans la lecture des Chants de l'Alfar.


La toile de fond du roman :

"Au Royaume des Colonnes, la puissance de la magie ne semble plus avoir de limite. Au sommet de l'Etat, l'expansionnisme devient la règle. Les relations diplomatiques et commerciales avec les royaumes voisins se tendent, et les races non-humaines évitent les Colonnes. Dans ce contexte, Kirk, fil du magicien réputé Niel, s'engage dans des éudes de Magie. il est entré naturellement dans la prestigieuse Université de Mirvade, capitale du Royaume des Colonnes où il réside. Rien ne semble pouvoir entraver ni sa carrière, ni son ascension sociale. Pourtant, connait-il réellement son père ? Une terrible journée va détruire son monde paisible et ce qu'il pense être son avenir.Entre les Hulins de Fanivole et la communauté des Dragons, Kirk va devoir remettre en cause ses acquis et prendre sa vie en mains."


Pour vous faire une première idée, les 7 premiers chapitres du roman figurent en lecture directe dans les articles ci-dessous.
Les autres articles que vous trouverez sur ce blog sont tout d'abord des enrichissements pour définir et cerner progressivement le monde de l'Alfar. De même, et ceci afin de maintenir le suspens complet, l'intrigue du roman ne sera à aucun moment dévoilée dans ce blog.
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Bonne lecture, et bienvenue à vous dans le monde de l'Alfar....

Chapitre 1

 

 

L

es rues de Mirvade sont encore calmes. La capitale du Royaume des Colonnes s’éveille tout juste. La lumière du jour esquisse à peine de vagues reflets sur les forêts entourant la cité, qui forment comme un mur végétal ondulant sous l’effet de la brise matinale. Un oiseau de proie se pose nonchalamment au sommet de l’immense Colonne qui domine toute la ville, et qui symbolise le royaume source (ou le royaume prime). Dix-neuf autres colonnes identiques à celle-ci, mais de tailles moindres, se dressent de-ci de-là sur le territoire de cet empire : états vassaux, alliés de gré ou contraints de force, vaste ensemble formant le Royaume des Colonnes. L’oiseau tourne brusquement sa tête vers une silhouette qu’il voit déboucher d’une rue au loin.

C’est Kirk Haussler qui se hâte car il va être en retard pour son cours particulier de philosophie auprès de Maître Jian de Courtemare, savant réputé au delà des remparts de Mirvade, et vénéré au sein de son université. Le pas alerte de Kirk résonne sur le pavé. Il se presse aussi car il fait froid. Sa longue cape aux couleurs noir et rouge de l’Université de Magie de la capitale qu’il serre autour de lui, le protège à peine. S’il a remonté sa capuche pour se protéger un peu plus, le vent qui la rejette parfois en arrière laisse entrevoir un visage jeune aux traits fins, aux cheveux dorés et aux yeux bleus. « Que diantre ! Je n’ai pas quatre mains ! ».

En plus de la Magie, Kirk a choisi également l’étude des Sciences de la Nature, par goût et sans doute influence familiale. Toujours est-il que l’indépendance d’esprit s’avère pour lui une condition primordiale à la construction d’une vie honorable. Pour cette raison, il vénère un peu plus que de coutume son géniteur. Son père, Niel Haussler, est comme Jian de Courtemare un savant et un enseignant de renommée à l’Université de Mirvade. De Courtemare doit d’ailleurs beaucoup au père de Kirk. Niel ne l’a t-il pas aidé voilà quelques années à faire sa place au sein du cercle très fermé des Magiciens des Colonnes ? Pourtant, Kirk ne peut s’empêcher de voir son père et son maître comme deux rivaux : fondamentalement différents tant par leur personnalité que par leurs points de vue sur la Vie et la Magie, Kirk se sent souvent pris à parti dans leurs querelles. Son admiration pour l’enthousiasme, la passion et l’ouverture d’esprit de son père est cependant toujours supérieure à la rigueur et à la brillante intelligence de son maître.

 

Ce matin, c’est la tête lourde des déchets d’une fête nocturne qu’il se rend à son cours. Le vin tinte encore entre les os de son crâne. Il tient cependant à surmonter sa fatigue, tout simplement par courtoisie envers son Maître, car il s’est engagé à ne jamais manquer une séance durant toute une année, et pour amour envers Miliane, étudiante dans la même classe que lui, qu’il veut séduire à tout prix. Voudra-t-elle officiellement un jour de lui ? Kirk en doute car la famille de sa bien-aimée s’oppose violemment aux thèses du docteur Niel Haussler, jugées trop avant-gardistes et trop périlleuses parce que déstabilisantes. Miliane l’a encore éconduit tout à l’heure devant la porte de sa demeure, et a de ce fait peuplé ses rêves et son esprit jusqu’à maintenant. Cette nuit, la fête organisée par les fils du Docteur Multi, docteur ès-Magie de Mirvade, avait tourné à l’aigre un moment. Miliane avait tout entendu, tout enregistré. Il avait senti qu’elle hésitait, qu’elle se mettait à douter de lui, de son amour pour elle, et que petit à petit les mises en garde de ses parents à son égard se frayaient un chemin dans sa conscience. Pourrait-il jamais correspondre à ce qu’elle attend ? Ne lui en avait-il pas trop dit, de ses doutes, de ses errances spirituelles, et encore tout à l'heure jusque devant sa demeure où il aurait aimé passer encore quelques instants avec elle ? Heureusement, rien à craindre d’elle et du cercle très fermé qui participait à cette fête. Personne ne risquait de se souvenir des propos tenus, étant donné l’état dans lequel il les avait laissés à l’aube : tous, à l’exception de Renald, gisaient à même le sol carrelé, les tapis ou les coussins répandus à terre, certains nus, d’autres à moitié.

Malgré son plus profond désir d’appartenir à la famille des futurs magiciens, Kirk sait qu’il diffère d’eux. L’épreuve de sélection qui permet de déceler les candidats possédant le potentiel nécessaire pour rejoindre le club très fermé des magiciens, il l’avait réussie, mais à quel prix ! En contenant au plus profond de lui-même les «Pulsions de Mort» que traquent impitoyablement les Grands Exterminateurs qui les définissent ainsi : pulsions inconscientes, irrationnelles, inclassables donc dangereuses, notamment lorsque l’on désire rejoindre l’Ordre des Magiciens. La puissance acquise se doit d’être contrôlée dans sa totalité, toute pulsion risquant, comme les rêves ou l’émotion, de dérégler ou perturber l’exercice de la magie.

Qu’importe ! Ce matin Jian de Courtemare doit l’entretenir de la nature des forces du Chaos et de l’Ordre. Il attend cet instant avec impatience car il se demande comment son maître va s’en tirer. Va-t-il s’approcher des thèses de son père sans les épouser totalement ou développer tout simplement les thèses officielles des Colonnes ? L’indépendance d’esprit s’avère délicate à entretenir dans un monde que l’on dit vieux, figé et sûr de ses prérogatives et de sa supériorité. Le Royaume des Colonnes lui apparaît bien étrange. Ses dirigeants auraient-ils peur ? Les remparts gigantesques de la cité l’enferment à un point tel qu’il est impossible d’apercevoir les plaines et bois qui l’entourent. Pourtant il est permis à quiconque de s’y aventurer sous le regard goguenard des gardes de faction. Kirk s’y était rendu quelquefois avec son père... et quel spectacle hallucinant !

 

Tandis qu’il regarde, pour s’orienter, la haute Colonne de Mirvade située au centre de la cité et au cœur du Palais Royal, Kirk lance un regard furtif sur la sombre forteresse qui jouxte la demeure royale. Il pense que dans les geôles de Kerdemare, la forteresse du Grand Maître de l’Ordre des Exterminateurs, se déroulent nombre d’actions inqualifiables, fruits de désirs inavouables. Sa maîtrise de lui-même l’avait sauvé des griffes de ces charognards avec lesquels il compte toujours bien en découdre lorsqu’il parviendra à un poste clé. La brume matinale givre sa peau d’une étrange lueur bleue que seuls les poètes du Royaume savent décrire. Il perçoit tout en poursuivant sa marche, les derniers gémissements portés par le vent des non-humains suppliciés la veille aux sons des tambourins graves, ceux qui enferment l’âme.

La lumière de Calva, la lune rousse, s’estompe peu à peu devant Jian, l’astre rouge des nuits torrides d’été. Viendront ensuite à disparaître Linule le noir, celui qui vient pour rappeler qu’un rien peu faire disparaître la lumière, puis Danil, doré comme un pain qui sort à point du four, mais si petit, si frêle, qu’un nuage paraît l’absorber lorsqu’il passe devant lui. Tout à ses pensées il ne s’aperçoit pas qu’il passe sur le pont des rires écarlates, celui que l’on n’emprunte pas avant le jour. Les eaux tumultueuses de l’Org, malgré leurs grondements, ne le tirent pas de ses pensées qui plongent et explorent son quotidien. C’est comme dans un brouillard qu’il avance et parvient sur un des quais qui longe ce canal. Il connaît si bien le chemin !

Son rêve de quelques jours antérieurs l’assaille à nouveau. Il frémit, prend conscience qu’il s’arrête, regarde autour de lui. Le silence est omniprésent. Pas même le bruit d’une des nombreuses patrouilles ! Il se détend alors, s’approche du mur d’une maison dont il ne distingue que l’opacité, s’y adosse, se détend, respire de plus en plus lentement, les yeux écarquillés.

 

 

Shali, troisième jour d’Op, au sommet de la tour suspendue au dessus du vide, à la croisée de deux ponts cristallins, quelqu’un scrute l’horizon. Il attend la levée des trois lunes pour lancer son incantation. Il sait qu’il n’aura à sa disposition qu’une fraction de secondes pour lever le rideau, et qu’il peut rater son coup.

Jian, écarlate, réalise le premier son. Sous lui répond l’océan qu’il ne peut voir, comme un écho grave. Très vite il doit s’adapter à la couleur que projette la lune pour être capable de la maîtriser. Ses mains tremblent. On dirait de frêles voiles de gaz sur le fond du ciel. Un frisson le parcourt. Il le canalise jusqu’à ce qu’il devienne une bille écarlate dans sa paume, tandis qu’au-dehors pointe déjà Danil, le faiseur, la planète d’or et de cuivre mêlés, celle qui va, avant de se stabiliser au firmament, modifier les structures même de la réalité.

Un son s’étire, il lui apparaît comme un tourbillon de lignes. Tout s’alanguit, se disloque, s’effrite. Sa colonne vertébrale est parcourue par un crissement chaud tandis que plus aucun support ne se matérialise sous ses pieds. Il sait qu’il ne doit pas tomber, que l’or afflue dans son œil, et qu’il doit le contracter jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une sensation de puissance à la limite de la fusion des énergies.

C’est à l’instant précis où Linule montre son premier appel bleu qu’il sait n’avoir pas failli. Le pont est toujours sous lui. On dirait un effilement de brins de laines. Il en saisit trois brins avec sa main gauche pour les nouer ensemble à une extrémité. Maintenant dans le ciel, le rouge, l’ocre et le bleu créent un paysage de féeries. Le Hulin se laisse aller en position du lotus au centre du croisement des deux lignes énergétiques qui le relient à la terre ferme. Il ferme les yeux, se sent guider, glisser sur les rebords d’un paysage qui n’est autre qu’un long couloir, où chaque embranchement est un seuil, une porte sur un monde.

 

- Seigneur, Seigneur, que vous arrive-t-il ?

Des sonorités affolées lui parviennent mais elles correspondent beaucoup plus à celles d’une porte qui s’entrouvre. Il se sent vivement secoué.

- Venez, il ne faut pas qu’on vous trouve comme ça !

Sa tête tourne. Kirk se sent tiré, il sait qu’il ne marche pas mais qu’on le traîne quelque part. Le raclement de ses bottes sur le pavé le ramène à la réalité. Il ouvre les yeux sur un étroit boyau, plongé dans la pénombre. L’homme le hisse contre lui en le tenant par les épaules. Il ne résiste pas. La lumière plus vive émane d’une autre artère sur sa gauche. Un « Chut !» s’insinue dans son oreille. Seule leur respiration pourrait les trahir, mais d’instinct il la retienne quand des pas qui glissent sur le sol, comme un chuintement, découpent des silhouettes indistinctes emmitouflées dans de larges manteaux gris sur la plaque de lumière qu’il se rappelle maintenant devoir être le quai des «pas brûlants». Aucun des deux hommes ne bouge, même s’ils sont assez loin de l’ouverture, car ils savent d’instinct qu’un rien peut les trahir encore quelques minutes. Le silence est d’autant plus pesant qu’ils se sentent épiés comme tous ceux qui doivent écouter, car éveillés, à l’intérieur de leurs demeures. Et puis, comme synchronisés, les deux compagnons poussent un large soupir et se mettent à rire. Kirk qui repose de tout son poids sur son sauveur, prend conscience de la périlleuse situation dans laquelle il se trouvait quelques minutes plus tôt, lorsqu’il choit à terre. L’homme a lâché prise.

Encore sur le sol il lève la tête pour regarder celui qui vient de lui éviter le pire. Il ne distingue pas son visage entièrement recouvert d’une capuche. L’homme a l’air robuste, bien campé sur des jambes musclées qui reposent dans des bottes de soie pourpre, celle des dieux. Il lui tend la main et l’aide à se relever.

- Ne sais-tu pas, l’ami, que personne ne doit se trouver dans ce quartier avant le lever du jour ? La Milice n’était pas loin ! Nous aurions pu être pris si je n’avais pas été là !

- Et toi même ? Que fais-tu ici de si bon matin ?

Kirk est encore interloqué. L’homme esquisse un sourire énigmatique et s’enfuit rapidement. Il tente par réflexe de le rattraper. Devant lui un jardin broussailleux où s’est engouffré l’inconnu, et qu’il se met à inspecter. Après quelques instants d’hésitation, il s’y engage et découvre à son extrémité, légèrement cachée par des taillis, une porte encastrée dans un haut mur. Il la pousse et se retrouve sur le quai des «pas brûlants». L’homme a bel et bien disparu. Comme il regarde partout, il voit quelques individus bariolés, des pêcheurs sortant leurs étalages qui se pressent en tous sens. Aurait-il perdu la notion du temps ? Une lampe à secondes lui apprend qu’il est loin d’être en retard, mais qu’il ne faut plus traîner ! Dans un coin de son esprit, il repense à cet incident. Il a un sourire aux lèvres, puis ne sait plus pourquoi lorsqu’il quitte le quai, et tourne dans la rue des «maigres pas».

 

Les maisons, hautes de deux étages, serrées les unes contre les autres dans cette partie de la ville, ne drainent toujours qu’une pénombre. Si chaque demeure possède des caractéristiques particulières qui permettent de les ranger dans les innombrables classements des historiens et architectes du Royaume, Kirk n’en a cure ce matin car il pense déjà à son cours. La rue des «pieds nus», puis du «pendu» défilent tel un décor sans importance. Maître Jian de Courtemare est un des plus grands, tatillon, ironique, précis, rigoureux, avec cette imperceptible tendresse qui pointe parfois au travers de ses phrases. Kirk l’aime bien, l’a toujours connu et souvent entendu, lorsqu’il discutait âprement avec son père. Discutait oui, car ces derniers mois il n’a plus rendu aucune visite ! « Certainement à cause de ses occupations » se dit Kirk. C’est ainsi qu’il débouche, après un dédale de rues et recoins, son raccourci, sur la place nommée «Majalor», nom du père de la magie des Colonnes. Au centre, une colonne de marbre blanc d’environ quatre pas de haut que lissent régulièrement les Namarouzes ou prêtresses de Krell, dieu de l’Etre et de la Nature. A l’autre bout de cette place, l’hôtel particulier de Jian de Courtemare se dresse sur trois étages.

Parvenu à destination, Kirk, comme lui a appris son maître, fait le vide dans son esprit puis se concentre sur le mot qu’il va prononcer. Lorsqu’il se sent prêt, il le laisse aller hors de sa bouche en l’encerclant de son index. La porte s’ouvre. Elle donne sur une vaste entrée circulaire tendue de tapisseries qui content les heures glorieuses des monarques des Colonnes. Aucun meuble, seul le sol de marbre gris, et au centre de ce cercle architectural fermé sur les cieux par une coupole, un autre cercle, mais de bois coloré, scintille sous la lumière du jour tombant des vitraux qui forment la voûte, prouesse des architectes-verriers.

La porte à lourds battants se referme derrière lui. Une voix entame quelques notes sèches, puis se tait. A cet instant, de Courtemare fait son entrée par la petite porte latérale que Kirk sait mener à son cabinet.

- Kirk ! Tu ne perds rien de ton exactitude ! C’est parfait ! J’aime ceux qui ne font pas perdre leur temps aux autres.

- Maître, je suis honoré.

- Laisse tomber ces sornettes de la Cour ! Allons droit au but, car je veux qu’aujourd’hui soit une leçon qui compte dans ton apprentissage avec moi. Non, ne bouge pas, nous demeurerons dans cette pièce car tout ce dont j’ai besoin se trouve ici. Je désire reprendre avec toi les points fondamentaux des thèses des Colonnes.

Etonné mais respectueux Kirk ne dit mot. Ne les connaît-il pas assez ? Depuis toujours, l’enseignement qu’il a reçu s’est reposé sur leurs principes !

Se plaçant au centre du cercle de bois coloré, Courtemare entame sa leçon. Son visage est parcouru, à intervalles réguliers, de tics que Kirk ne lui connaît pas. Il doit avoir des soucis se dit-il !

- Regarde moi, je suis au centre de l’Univers, tel que nous, hommes des Colonnes, l’avons découvert, l’avons construit. Deux axes découpent cette grande roue en quatre parties. A chacune de leurs extrémités une tendance : l’Ordre face au Chaos, la Vie face à la Mort. Ainsi le Chaos qui détruit les constructions des hommes est-il le Mal absolu contre lequel il faut lutter. Il mène à l’anéantissement et à la mort de toutes les créations humaines. Nous sommes dans le camp du Bien et luttons sans cesse contre toute imperfection.

- Mais Maître, n’est-ce pas dangereux de vouloir assimiler systématiquement tel axe ou telle portion du cercle au Bien ou au Mal ? Nous en oublions ainsi plus des trois quart, comme si ces portions de l’univers n’existaient pas ! La réalité n’est-elle pas en fait plus complexe ? Ne nous privons-nous pas ainsi d’une grande richesse ?

Courtemare fronce les sourcils et rétorque d’un ton amusé :

- L’important est que ça marche. Tu sais très bien Kirk, que la simplification de nos théories permet à notre magie de fonctionner sans risque. L’important est que ces hypothèses qui nous fournissent la puissance se révèlent chaque jour encore un peu plus vraies. Cette construction nous permet des affrontements victorieux. On ne change pas de stratégie lorsqu’elle est gagnante !

Jian de Courtemare s’est départi, à ces derniers mots, de sa retenue habituelle. Comme il termine sa diatribe les bras levés, Kirk s’enhardit :

- Mais Maître, où nous dirigeons-nous ?

Satisfait de cette question et de la pertinence de son élève, le regard lumineux, il répond avec une voix forte :

- Mais, Kirk, nous nous élevons ! Nous nous dépassons à chaque moment de notre existence vers le plus qu’humain ! Nous maîtrisons nos pulsions de mort ! Nous nous isolons pour vaincre la bête qui est en nous ! Nous nous battons pour extirper de notre Etre tout entier nos pulsions animales ! C’est de ces dernières que le magicien doit se préserver, et tu le sais.

Kirk se dit alors qu’il peut tenter le tout pour le tout. Son Maître n’est-il pas l’ami de son père ?

- Mon père m’a dit son émerveillement devant certaines pratiques et réalisations des races non-humaines. Sont-elles malgré tant de beauté dans l’erreur?

A cette question le visage de Jian de Courtemare se rembrunit. «Voilà que le morpion reprend le flambeau de son idiot de père !». Un pli au bord de ses lèvres montre son exaspération, mais il rétorque vivement :

- Certaines thèses ne sont pas bonnes à entendre car elles modifient imperceptiblement l’esprit. Vois-tu, ton parcours est exemplaire, tes dons évidents, et je sais de quoi je parle… Je ne voudrais pas qu’une imprudence de ta part puisse remettre en question ton élévation dans la hiérarchie. Ta question restera entre nous, mais demande donc à ton père ce que peut provoquer ce type de pensée. Sois persuadé que le Royaume des Colonnes a choisi la seule voie digne de l’Homme. Va maintenant, je suis très pressé aujourd’hui.

A peine-a-t-il prononcé ces mots qu’il disparaît.

Kirk, interloqué par cette brusquerie, se dirige, abasourdi, vers la sortie. Dans sa mémoire, le cercle de l’univers est bien tracé. Il en parlera aujourd’hui à son père qui, d’ailleurs, doit rentrer de voyage s’il se souvient bien.

Chapitre 2

 

 

D

evant son lait de Pulpe, petit animal terrestre et sans poil que l’on élève dans des aquariums, Kirk regarde par la fenêtre qui donne sur la rue et plus loin sur la Pils, un des affluents de l’Org. La pièce où il se trouve se situe au premier étage de la demeure de son père. Devant lui, les tours-colonnes se répondent en harmonie de couleurs. Jamais un instant ne les découvre semblables. Elles vibrent au rythme de l’intensité des astres du jour. Après s’être gorgé de ce spectacle dont il ne se lasse pas et en attendant que son plat refroidisse, Kirk sort de sa poche une missive qu’on lui a remise la veille entre deux portes. Frappée du sceau des Lornepier, il sait, à l’écriture et au parfum que ce message délivre, de qui il émane. Délicatement, pour sentir les effluves une à une libérées, Kirk déplie la feuille qui, étalée devant lui sur la table, dessine une châme, ces animaux des montagnes des marches que l’on élève pour leur peau mais aussi pour leur graisse. Les plis font plusieurs épaisseurs, accrochent une ombre, une nuance d’ocre ou de noir. Majia est tellement versée dans l’art des fulminères depuis son plus jeune âge, que de mois en mois sa maîtrise et son inspiration contrôlées font merveille, et maintenant des œuvres d’art. Il l’enfermera dans un cadre après l’avoir lue, l’affichera dans le hall se dit-il, joyeux, avant d’entamer sa lecture. Dans le bol rempli à raz bord, une fumée légère se frais un chemin dans l’air ambiant avant de s’y fondre et de laisser une trace soufrée dans l’atmosphère.

 

« Mon cousin adoré, depuis le temps qui nous sépare je te fais parvenir ces lignes pour te dire que tu me manques, toi et ta ville. J’aimerais flâner avec toi le long des quais, prendre un vol de Synophore pour découvrir notre capitale du ciel, manger des fruits au bois de Lascona, ces fruits gros comme un ballon de plumes qui vous transportent dans un délice de goûts. Je voudrais revoir ton père, cet homme qui voit les honneurs déversés sur ses épaules. J’aimerais te sentir contre moi pendant que je contemplerais des remparts, les colonnes alliées de nos fiefs, cinquante plus éblouissantes les unes que les autres ! Je voudrais tant te revoir car je me meurs dans ces montagnes maudites ou rien ne tranche jamais l’ordinaire, où personne ne rit ou ne s’amuse comme tu sais si bien le faire. Quand pourrais-je venir ? Où en sont tes études de magie ? J’ai su que tout allait bien et que tu avais été remarqué.

Rien ne s’est passé ici, sauf en Darneven, où nous avons eu un divertissement des plus succulents comme il s’en produit si souvent chez toi. Imagine, imagine ! La grande place était tendue de pourpre de Diarare. Les nobles sur des plates-formes, le peuple à nos pieds, et, pour nous protéger, de hautes balustrades translucides. Pour que quiconque ait la possibilité de suivre le spectacle, notre bon Maître de Carlane avait fait construire d’immenses miroirs qui reflétaient le moindre recoin du jardin artificiel qui s’étendait à nos pieds. Lorsque les flûtes loquaces se sont tues, on a fait entrer dans cette arène improvisée un nain, un orque et une papillote. C’était répugnant de les voir ainsi au milieu de nous, nus comme des vers, sans armes. Qu’ils étaient laids et indignes de vivre ! Et ils osaient nous regarder, nous défier même, nous la Race ! Tu vois je n’y peux rien… et puis les routes ne sont pas sûres ces derniers mois : des hordes ont été repoussées par nos forces à quelques lieux de notre ville. Le gouverneur avait été informé par ses espions. Mais maintenant, même un pique-nique ne peut s’effectuer sans la présence de soldats armés ! Si tu savais dans quel état de peur nous nous trouvons ! Même les rues deviennent dangereuses, la nuit, mais aussi le jour. Lorsque je me rends au marché du Protocole d’Ips, le seul lieu où les étrangers et autres races ont droit de commercer, je suis dorénavant accompagnée par une douzaine de mes gens en armes. Seuls les Elfes peuvent circuler partout librement, car ils sont beaux avec leur sang humain, et même amicaux ! Et puis l’autre jour je me suis faite agressée par un nain qui m’a volé ma broche. Tu sais, celle qui me tenait tant à cœur parce que don de ma grand-mère paternelle Liare, décédée depuis maintenant deux ans, déjà... Enfin, toujours est-il que j’ai peur. La frontière n’est pas loin et les événements se précipitent. Trois Niols se sont échappés des geôles du Palais. Et je ne parle pas des autres, nains, papillotes, trolls qui semblent se multiplier dans notre environnement et que même les Exterminateurs, trop peu nombreux ici ne parviennent plus à éradiquer. Ils se réfugient dans les égouts, vivent de rapine, tuent, s’organisent. Deux jours après le spectacle, un Hulin s’est échappé, on a tremblé pendant cinq jours, te rends-tu compte ! Cinq jours, avant qu’on puisse l’attraper et le supplicier comme il se doit. Si le commerce avec ces êtres n’était pas utile ! A chaque fois que j’en vois passer un j’ai l’impression de me trouver devant une caricature d’humain, un déchet que certains dieux aiment à regarder vivre. C’est une horreur pour nous qui les côtoyons journellement, une abomination pour les yeux et les narines.

Revenons cependant à ce spectacle grandiose pour nous, pauvres provinciaux. Je te passerai les détails, mais j’ai pratiquement joui sur place lorsqu’après une heure, nos vaillants amuseurs, au nombre de six, qui les avaient chassés, blessés, les ont attrapés, étendus sur des planches et dépecés encore vifs, petit à petit, au son des tambourins de glace, avec une dague dont on se sert pour égorger les moutons. Pas un des nôtres n’a été blessé ! Quand tu penses que l’un de ces animaux a tenté de s’échapper ! Mais c’est encore heureux que nous les laissions parfois vivre, eux qui souillent de par leur présence la moindre parcelle de terre qu’il foule !

Mon cousin tu me manques, raconte moi comme tu sais le faire, les supplices de la capitale, certainement bien plus raffinés. Je compte que tu m’y emmènes bientôt avec la permission de nos pères.

Je t’embrasse, Majia ta douce fleur de famille. »

 

Kirk contemple longuement la lettre : c’est celle d’une fille de bonne famille ! Puis il la froisse et la jette à terre. Prenant son bol de glaise à deux mains il en boit le contenu puis se lève derechef. Il regarde l’œuvre qu’il vient de refuser et qui maintenant, poussée par le vent, glisse sur le plancher. La laissant là, il se dirige vers un pupitre placé dans un coin sombre de la pièce, tire d’un tiroir une feuille aux emblèmes de la famille, une feuille d’arnamoule, arbre géant du royaume, déchirée par des rayons. Il s’assied et commence à écrire.

« Ma chère cousine, que de sentiments désordonnés dans ta tête, que d’émotions non contrôlées, que de haine par simple crainte, quel sentiment de caste !

Je sais qu’ici aucun étranger ne circule, sauf les ambassadeurs ! Mais je sais aussi que les renégats humains, toutes les basses couches de la société aussi, ont fréquemment des rapports avec ceux qui vivent dans les égouts et les catacombes. En fait c’est paraît-il un véritable monde souterrain qui existe sous mes pieds, avec sa hiérarchie, ses lois, ses guerres. Je peux te dire que même la milice ne s’aventure dans les bas-fonds qu’avec une nouvelle catégorie de magiciens, les Purificateurs, qui nettoient correctement, avec une magie appropriée, tous nos labyrinthes souterrains. Leur efficacité semble être mise à rude épreuve par la magie non-humaine, et leurs pertes ne sont pas négligeables. Mais le Conseil met au point de nouveaux sorts, et le Conseil sait et fait toujours très bien ! Nous sommes donc ici rassurés.

Tu pourrais sans doute venir en Alabir passer quelques temps avec moi, les examens seront justes passés. Mais je t’en conjure, écoute parfois ton cœur, ne te retiens pas.

Mille baisers à nous revoir.

Kirk ».

 

Il pose son crayon et se met à rire. L’air frais du matin lui fournit une vigueur qu’il ne se connaissait pas. Il court à la porte d’entrée pour poser le pli qu’il vient de clore avec ses armes et sur lequel il a porté l’adresse. Un laquais passera un peu plus tard pour la porter au courrier du quartier. La lettre de sa cousine s’est logée sous un meuble. Il la regarde, puis tend l’oreille. Aucun bruit. Son père ne serait-il pas encore rentré, ou serait-il déjà reparti ? Jamais il n’a manqué un rendez-vous avec son fils. Or ils devaient se voir en fin de matinée.

Inquiet, les traits tendus, Kirk se dirige vers le grand fauteuil clouté de la pièce, celui où son père aime s’asseoir pour méditer. N’a-t-il pas aujourd’hui une journée libre devant lui ? Ainsi, devant la cheminée où la braise rougeoie encore, se met-il à somnoler puis à dormir.

Chapitre 3

 

 

K

irk se réveille après l’heure du déjeuner, il n’a même pas entendu le valet entrer. Sur une desserte devant lui, maintenu au chaud par un brasier de table, son déjeuner l’attend. C’est du poisson. A l’odeur il en mettrait sa main au feu ! Avant de soulever le couvercle il hume, guette chaque parcelle de ce parfum qu’il apprécie tant ! Celui du nialabich parfumé à la pierrette et accompagné de foulgaces, féculents des terres elfiques. Son père faisait bien les choses à chaque fois qu’il rentrait de ses innombrables voyages !

Tout en mangeant Kirk est inquiet. Jamais son père ne l’aurait laissé sans nouvelle. S’il était rentré il serait venu tout de suite le voir, ou même, s’il n’avait pas désiré le réveiller, aurait laissé un mot, bien visible, sur la table ou le pupitre ! Il fait alors claquer ses doigts. Un son aigrelet raisonne partout dans la demeure. Kargalin saura qu’il désire s’entretenir avec lui. Ce système paternel lui plaît même s’il n’est pas très conformiste.

Quelques instants plus tard un gaillard de haute taille qui dépasse largement Kirk se présente. Il porte sur sa poitrine les armes de la maison ainsi qu’une épée longue à sa ceinture. Kirk l’adore. Lorsqu’il entre il se met tout de suite debout et se retourne avec un large sourire que lui rend derechef l’unique maître d’arme de la Maison. Que d’heures n’a-t-il pas passé avec lui, à batailler et à discuter. Il est pour ainsi dire un ami sûr, autant de lui que de son père, Niel. D’ailleurs combien de fois n’est-il pas parti avec lui dans des contrées inconnues ?

-          Mon cher Kargalin, as-tu vu mon père ?

-          Non, et je...tu connais ses escapades ! dit-il en levant puis baissant les bras d’impuissance.

-          Ne joue pas au plus malin, ce n’est pas ce que tu voulais dire. Je ne suis plus un gamin !

-          Kirk, je m’inquiète, jamais il n’a oublié un rendez-vous, ni avec toi, ni avec moi non plus d’ailleurs. Il devrait être rentré et vous devriez discuter à propos de son voyage. C’est ce qu’il avait prévu puisqu’il comptait t’emmener avec lui dans un mois.

-          Pour où ?

-          Je ne sais pas. Niel ne m’a jamais mis, en avance, au courant de ses déplacements ou de ses décisions.

Son visage buriné est crispé et ses poings serrés.

-          Tu veux venir t’entraîner un peu avec moi ?

-          Non, je préfère réfléchir à tout ça ! Moi aussi je suis inquiet.

-          Tu veux que je reste ?

-          Non, va Kargalin, et excuse-moi de t’avoir dérangé, j’avais besoin de t’entendre. A bientôt ami.

Sur ces mots il se replace face à la cheminée. Il n’entend même pas la porte qui se referme et le dessert, un panayador, spécialité de Gorge, le cuisinier, le laisse indifférent. Son verre est demeuré vide, et son assiette encore à demi-pleine ne lui fait plus envie. Pourquoi n’est-il pas là ? Bien sûr il a eu des démêlés avec l’Ordre des magiciens, mais la situation s’est toujours arrangée...Pourtant, ces derniers temps, et c’est maintenant qu’il s’en aperçoit, Niel était différent, pour ainsi dire étrange. Que se passait-il réellement ? Et puis l’attitude étonnante de Courtemare... « Non, père, s’il n’a jamais baissé pavillon a toujours fait avec habileté, avancer l’Ordre dans des directions intéressantes pour les Colonnes ! Jamais il n’est passé dans l’illégalité. » La dernière fois cependant, il a du s’excuser devant le Grand Conseil : ses cours avaient été trop loin et son dernier traité de magie mis à l’index. Il faudrait d’ailleurs, s’il n’est pas rentré demain, que Kirk s’aventure dans la bibliothèque personnelle de son père, car ce dernier s’y est enfermé plus que de coutume ces derniers mois. Pourquoi ? Pour quelle raison ce travail acharné, ce désir de l’emmener avec lui lors de son prochain périple ? « Parce que je suis son fils et son unique famille, parce que je n’ai jamais connu ma mère et qu’il a tenté de m’apporter les deux affections, parce que nous nous faisons totalement confiance, parce que l’on s’aime tout simplement. » Et deux larmes roulent sur ses joues.

Se serait-il mis dans un sale pétrin ? L’Ordre des Magiciens, malgré les apparences tire toutes les ficelles. Même s’il est répété sans cesse que seul le Grand Conseil décide et vote pour calmer et ne pas trop inquiéter la population qui craint les magiciens, et parfois les hait, la haute société sait ce qu’il en est. D’ailleurs, elle tente de faire entrer dans l’Ordre jusqu’à ses derniers rejetons. « Père, dans quoi t’es-tu fourré cette fois-ci ? »

 
La lumière forte de l’après-midi entre dans la pièce, et une senteur de pain chaud balaie celle du repas. Kirk étire ses bras. Il n’est pas encore temps de s’inquiéter. Demain, il sera possible d’agir si nécessaire. Et avant d’aller rejoindre Miliane qui va bientôt l’attendre comme convenu, Kirk se prépare à ses exercices de magie. Sa jeunesse a eu raison d’une anxiété trop lourde à porter. De l’extérieur vient le piétinement de plusieurs chevaux, mais il n’y prête pas attention. Il crée le calme en lui, rejette peu à peu dans son subconscient ses émotions, pour canaliser toute son énergie. Sa respiration suit le rythme qu’on lui a appris, de plus en plus profonde. Il sait qu’il va parvenir à rejeter toute pulsion de mort, à s’isoler parfaitement de l’énergie cosmique pour devenir une réelle entité indépendante à l’abri de parasites ou d’interférences. Coupé de tout il se sent devenir autre, en pleine possession de ses moyens il peut s’attaquer maintenant au contrôle de quelques énergies de base. Dans son esprit, chacune se trouve bien rangée à sa place. Il décide de tenter de les contrôler. Il tracera d’abord dans l’air des cercles de feu puis s’essaiera au déplacement d’objets légers en les soulevant. Kirk se sent serein, son champ protecteur bien en place il commence à psalmodier en accompagnant son chant d’une gestuelle précise des avant-bras. Un cercle de feu commence à se matérialiser quant il sent une présence insolite à ses côtés. Bien isolé dans sa bulle, il sait que cela ne peut être réel. Il repasse dans sa tête les différentes  étapes de sa préparation : ce ne peut être une pulsion de mort, il en est certain. Devant la persistance de cette présence parasite, si discrète et si réelle à la fois, il tente avec la maîtrise réelle qu’il possède déjà, de l’éjecter à l’aide de quelques formules que lui ont appris ses maîtres et qui doivent laver définitivement sa conscience. Rien ne se passe. Sa sûreté vacille. L’entité semble le regarder tristement mais avec intérêt et curiosité. Il faut qu’il se sorte de ce pétrin ! Son pouls s’accélère. Avec tout ce que Courtemare lui a appris en plus, il doit être capable de régler ce problème avec brio ! Il entame alors une autre incantation de pureté. Rien ne change. La présence est diffuse, il la ressent plus qu’il ne la voit. Le cercle de feu qu’il avait commencé à créer s’est éteint. Sa bulle d’isolation est toujours aussi solide.

Et si cette chose ne venait pas de lui ? Progressivement, cette interrogation s’impose comme une évidence. Elle est autonome, sans quoi elle aurait déjà disparu. La panique s’empare de lui. Il lance sans réfléchir un sort de magie de bataille. En proie à l’affolement il contrôle mal son sort. La boule de feu part à l’aveugle et s’écrase trois pas derrière lui, sur le tapis. Projeté en arrière et à terre avec le fauteuil, il se relève très vite pour faire face à un début d’incendie. Dans l’état d’égarement où il se trouve, utiliser la magie ne lui vient même pas à l’esprit. Kirk se précipite vers l’unique porte de la pièce qui s’ouvre sur un large couloir où une fontaine à eau continue gargouille, une fantaisie de Niel. Il saisit le seau qui est à côté, le remplit et court le jeter sur les flammes. Le feu s’éteint. Pendant qu’il nettoie, il s’interroge sur l’événement. Seul son père peut lui apporter une solution. Il faut qu’il le rencontre vite. Pourquoi n’est-il pas encore revenu ? Sa bibliothèque pourrait peut-être lui apporter cette réponse, tant de livres, dont certains plus qu’anciens devraient lui fournir des explications. Mais son père n’est pas là ! Non, sans sa permission il ne peut se le permettre ! Ce qui lui apparaît cependant comme certain, c’est que nul ne doit avoir vent de cette expérience. Il a tout intérêt à la garder pour lui s’il désire grimper sans problèmes dans l’Ordre des magiciens. Droit comme un piquet il regarde à l’extérieur les gens qui vaquent à leurs occupations. Au bout de quelques instants ses émotions tues, il pense à Miliane qui lui a donné rendez-vous devant l’auberge de ‘La corne de Seljir’, à quelques pas de sa demeure. Il est temps de s’y rendre.

 

Chemin faisant il pense au Seljir, auquel il a donné la chasse dans les bois d’Ornavan avec Kargalin. Sorte de raton laveur à chair tendre, il est armé d’une corne qui renferme une abondante et savoureuse moelle. Ce jour là, ils avaient eu la chance d’en débusquer deux spécimens. Mais leur trop grande vélocité comme leur ruse et leur capacité à se camoufler avaient eu raison d’eux. Ils étaient revenus épuisés et s’étaient endormis en sirotant une liqueur devant l’âtre. C’est plongé dans ses souvenirs qu’il approche de l’auberge. Il aperçoit de loin Miliane qui arrive elle aussi au rendez-vous. Joliment vêtue, il sent le rouge lui monter aux joues.

De son côté Miliane ne l’a pas encore vu. Elle se sent prête à oublier ce qu’il a pu dire en état d’ébriété, tout simplement parce qu’elle l’aime à la folie pour ses différences qui lui font peur également. Elle posera des questions, mais le moment présent n’est-il pas plus important à vivre ! Comme ses amies, elle va pouvoir se promener avec son amant dans les rues commerçantes qui regorgent des merveilles du royaume des Colonnes et d’ailleurs, et flâner ensuite au moment où se couchent les astres, dans le jardin aux cent mille senteurs. Ils finiront la journée dans un troquet du quartier de la danse, tout en sirotant un bon jus de flumm. Elle se lovera dans les bras de Kirk.

Chapitre 4

 

 

 

S

hali, troisième jour d’Op, au sommet de la tour suspendue au-dessus du vide, Fal attend la levée des trois lunes, Calva, Linule et Danil, pour lancer son incantation. Placée à la croisée de deux ponts cristallins, la construction semble flotter dans l’air. Il sait qu’il n’aura à sa disposition qu’une fraction de secondes pour lever le rideau qui lui ouvrira les portes du Cordon. Car en cette fin de chaude journée il veut encore tenter d’ouvrir l’une d’entre elles. L’humain qu’il a rencontré dernièrement l’a encouragé à recommencer encore et encore jusqu’à ce qu’il y parvienne, même au péril de sa vie. Pourquoi aujourd’hui désire-t-il lui obéir ? Peut-être parce qu’il sent que les temps qui approchent nécessiteront son savoir. En tout cas, sa nièce va bientôt naître et c’est un défi qu’il se lance !

Tout autour d’eux, le ciel et sous leurs pieds des branches qui disent qu’ils ne sont pas en suspension dans l’air. Au nombre de quarante ils représentent les grandes directions des vents et les points cardinaux. Dans leurs mains ils tiennent, pour certains des ‘storgs’, sortes de moulins à prière, pour les autres de longues tiges creuses, les ‘maugs’, qui plient au vent. En fait, les ‘storgs’ représentent la capacité à commander et à user de ses pouvoirs, les ‘maugs’ à reconnaître ses faiblesses, à savoir écouter mais également à ne jamais renoncer à ses objectifs. C’est ainsi que le collège des quarante Hulins mâles se réunit à chaque naissance d’un enfant pour l’accompagner dans ses premiers souffles.

Aujourd’hui va naître un nouvel être. Au fur et à mesure de la venue de l’heure, les quarante entrent dans une profonde méditation qui les rapproche peu à peu du lieu où l’incarnation doit s’effectuer. Ils lévitent, s’élèvent un moment, prennent une direction puis une autre, hésitent, reviennent, repartent. Cependant au fil des heures les différentes trajectoires se croisent, se précisent, tissent un écheveau et forment pour finir un nid dont elles sont les fils invisibles.

Ce jour là, le ciel s’est assombri au fur et à mesure de la concrétisation du nid. Les éclairs se déchaînent sans rien ébranler de la méditation du collège. Le tonnerre et la pluie crépitent en dessous d’eux sur les feuilles, les branches, les toits des demeures. Sur une couche en contrebas, Janila pleure de douleurs sans cesse renouvelées au rythme de l’ouragan qui se forme puis se déchaîne. La vieille, présente pour l’aider, ne sert plus à rien d’autre qu’à compter les coups de tonnerre en sanglotant : elle a peur, Janila aussi, mais elle lui dit de venir s’allonger à côté d’elle car son mari appartient au Collège et n’est pas présent de ce fait, à ses côtés.

 

Le corps translucide avec des plaques d’opacité se faufile entre les bosquets, presque imperceptible à tout autres, et Rania qui vient de naître entre deux averses, heureux présage, gazouille déjà. On a coutume de dire ici : "Les deux averses sont tes deux seins, l’éclaircie ton corps, l’ensemble un délice que seul ton mari saura déguster". Lorsque la naissance se produit sous de si bons augures chacun y va donc de sa remarque, de son doigt levé, de son battement d’ailes ornementales, du son de ses griffes sur le sol.

-          Rania tu seras Raniale, c’est à dire ‘celle qui sait filer’ s’est mise à hurler la matrone lorsqu’elle l’a tirée hors du ventre de sa mère et l’a brandie vers le public.

C’est à peine si on l’a vu couper le cordon ombilical. Rania hurle. Elle va vivre ! Tout autour l’assemblée se fait plus serrée, plus proche ; comme un seul souffle elle prononce les mots qui font entrer ce nouveau né dans leur race : ‘Shan malar vaminol shan mar tinu’, termes qui signifient en langue commune : ‘Fidèle avec nous, fidèle pour toujours’. Dix fois ils sont psalmodiés, de plus en plus fort pour que les dieux entendent. Ensuite, chacun se presse autour de l’enfant, y va de son souhait, de son présent, de son regard.

Le corps qui se faufilait entre les bosquets est maintenant à côté du petit être qui vient de naître, il tient la main de la mère ; c’est son père, Kï. Pour la circonstance il s’est présenté nu devant l’assemblée vêtue d’habits proches de ceux des hommes, car lui aussi en ce jour doit renaître à une autre forme d’esprit. Il vient d’accomplir une création. Il doit entrer dans la compagnie des Ourganilar, celle qui retient en son sein les semences fertiles de la race, celle qui veille et ne somnole jamais, celle qui tend l’oreille à chaque seconde, celle qui conserve et maintient l’unité de sa race en extinction, celle qui défend le trône et les frontières. Kï sait qu’il doit abandonner une part de sa chair pour rester digne de sa race, et abandonner Rania aux mains des Jiïrs, ou sœurs des airs. Son esprit a des difficultés à ordonner ses souvenirs, car il va devoir aussi les abandonner et il désirerait, pensée bien impie, les visualiser une ultime fois avant le grand saut. Rania hurle, la foule trépigne, griffe l’écorce.

 

« Cet homme avait raison et j’aimerais bien le revoir. Il est si différent des autres coloniaux ! A chaque fois qu’il est venu me rendre visite je l’ai surveillé sans qu’il s’en aperçoive, mais jamais il ne m’a rien dérobé, jamais n’a attenté à la vie d’être, jamais n’a méprisé une coutume parce qu’il ne la comprenait pas. Seule la vie lui importait. Je crains pour la sienne dorénavant, car il ne pourra pas indéfiniment cacher sa différence. Je souhaite que son immense pouvoir le sauve des griffes qui ne vont pas tarder à s’abattre sur lui. » C’est avec ces pensées que Fal, légèrement inquiet et fatigué après sa réussite, se dirige lentement vers les siens tous unis à Savajia, pour fêter dignement la naissance qu’il sait s’être parfaitement déroulée. Dans le ciel les trois lunes se sont placées comme si tout était immuable au royaume de Fanivole, loin, très loin, si loin des hommes.

Mais seul Fal connaît dorénavant la vérité parmi les siens. L’une des leurs a été suppliciée à Carlane. Le premier ambassadeur envoyé aux hommes n’a pu se faire entendre. On ne l’a pas reconnu, on l’a interrogé et après l’avoir enfermé, torturé. Heureusement qu’il n’a usé d’aucun de ses pouvoirs !

Chapitre 5

 

 

P

arvenue devant la façade de l’auberge, Miliane parcourt du regard la place Rurkin, du nom du premier souverain du royaume. Devant les demeures, des fianirs étalent leurs feuilles jusqu’à terre, et le sol de la place circulaire, en verre de Larçe, autorisé aux seuls piétons, reflète le ciel dans son perpétuel mouvement. Presque aussitôt elle distingue Kirk parmi les promeneurs, qui avance vers elle d’un pas mesuré et lui sourit. N’y tenant plus, au diable les apprentissages du Palais, elle se met à courir pour aller se jeter dans ses bras.

-          Enfin !

-          Miliane !

Et il la serre fort contre lui. Les passants contemplent d’un air mi-accusateur mi-goguenard les deux jeunes gens enlacés. Il est vrai qu’en dehors des parcs et des quais, les convenances veulent que personne ne donne cours à ses émotions sentimentales. Kirk prend note de ce morceau de bravoure de la part de Miliane et se dit qu’elle doit beaucoup l’aimer et qu’ainsi tout est partagé. S’il n’y avait pas ses parents !

-          As-tu beaucoup faim ?

-          Non, mais une corne grillée au feu de bois me fait grande envie. J’en raffole, l’as-tu oublié ? prononce-t-elle au coin de son oreille avec une frimousse gourmande.

Un vent frais les fait frissonner.

-          Entrons Miliane.

Il la prend par la taille. La pièce dans laquelle ils entrent correspond parfaitement au style du moment. La mode veut en effet que les murs soient tendus de draps blancs et les fenêtres peintes avec des scènes de tortures diverses affligées aux non-humains. Le Conseil a en effet décrété qu’il était plus que temps de rappeler à chacun la supériorité de la race humaine ainsi que la force du royaume. Mais cette pratique qui assombrit considérablement les espaces intérieurs a obligé les lieux commerçants ou administratifs à percer des ouvertures sur le toit lorsque cela était possible, ou à multiplier lustres et candélabres. Devant les frais à engager et comme ce n’était pas obligatoire pour eux, les particuliers ont boudé, en général, cette mesure. Le regard de Miliane s’attarde un instant sur les représentations qui lui rappellent pour quelques-unes le décor dans lequel elle vit maintenant chez elle. Elle se remémore les innombrables discussions qu’elle a eu avec ses parents pour qu’ils renoncent, en fin de compte, à  lui en imposer sur la fenêtre de sa chambre.

La pièce, immense, regorge de niches composées de coussins, d’une table basse et isolée par un dais qui pend du haut plafond. De ses bords descendent des voilages translucides qui ne laissent distinguer à l’intérieur que des silhouettes. C’est le rendez-vous attitré des étudiants de toutes sortes.

-          Nobles jeunes gens, voulez-vous que je vous conduise ?

L’homme qui vient de parler est à peu près de leur taille. Il est vêtu d’une tunique noire et de sandales en or. Sur son poitrail est reproduit la corne du Seljir. Tandis qu’ils avancent derrière lui entre les dais translucides de toutes les couleurs, ils entendent ça et là quelques bribes de phrases, des murmures, des râles qui se mêlent inlassablement, comme un tourbillon de sons incompréhensibles. Loin d’être agaçante, ils savent qu’à l’intérieur de leur niche ils n’entendront plus qu’une mélodie apaisante, fruit de l’habileté des architectes magiciens, les Orns. Il les fait s’arrêter devant un dais jaune.

-          Cette couleur vous convient-elle ?

-          Oui, ce sera parfait répondent-ils ensemble la main dans la main.

-          Et que prendrez-vous. Désirez-vous la carte ?

-          Non, non, nous prendrons simplement des cornes grillées.

-          Parfait, dans quelques minutes alors.

Tandis qu’ils entrent et tirent les rideaux, ils entendent dans le lointain « Et deux cornes grillées, deux pour la jaune ! ». Assis côte à côte sur les confortables coussins qui composent en continu le mobilier de l’alcôve, ils s’embrassent rapidement, se regardent et se précipitent ensemble sur l’un des six tuyaux souples qui sortent de la table basse en bois. Tour à tour, ils goûtent le sium, le nectar de la fleur de fianir, si revigorant. Ce n’est qu’après avoir été servis qu’ils se mettent à parler. Ils ont simplement humé l’air, se sont remémorés les instants déjà passés en cet endroit, seuls ou avec d’autres amis étudiants. La boisson légèrement alcoolisée dessine des couleurs sur leur visage. Leurs yeux brillent lorsqu’ils se regardent. L’air embaume du parfum à peine sucré que dégagent leurs mets.

-          Fais attention à ce que tu dis Kirk.

Son regard est inquiet et à la fois inquisiteur. Ses mains se sont posées sur ses genoux et ses yeux verts pétillent dans la pénombre colorée.

-          De quoi veux-tu parler ? répond-il d’une voix douce, honnête et surprise.

-          Comme si tu ne le savais pas!

-          Mais non, je t’assure...à moins que...hier soir? Enfin, tu veux parler de cette nuit ?

-          De quoi veux-tu que je parle, des baisers qu’on s’est donnés ! lâche-t-elle sur un ton agacé.

-          Tu sais, ce n’était pas grand chose, juste quelques petites remarques comme ça, en passant. Je suis très respectueux des thèses des colonnes.

En disant ces derniers mots il baisse les yeux. Miliane le contemple avec amusement et se dit qu’il ne changera pas et que son père possède une influence qui n’est peut-être pas si bonne pour lui. « Ce ne serait pourtant pas un sujet à aborder. Je l’aime et je ne désire pas qu’il lui arrive quelque chose. En ces temps de tensions, où les troupes se battent souvent aux frontières, les esprits et les craintes sont plus en surface. Chacun est à l’affût du moindre dérapage. On ne sait jamais. Même ses compagnons pourraient par simple désir d’avancement le dénoncer. Comment l’aider ? S’il n’y prend garde, un jour ou l’autre il remettra ça, se moquera des thèses des colonnes et notamment de la hiérarchie qui a été créée entre humains et non humains. Comme si ces thèses ne représentaient pas une compréhension parfaite du monde ! Pourquoi Niel lui a-t-il mis ces idées dans la tête, lui qui connaît très bien ses paires et qui s’est souvent heurté à eux ! Ne craint-il rien pour son fils ! ». Ses parents ne lui ont-ils pas dit de se méfier de Kirk et de son père ? Et puis au gouffre ces remarques, ces préjugés ! « Je l’aime et c’est ce qui compte ». Elle reprend alors de vive voix :

-          Kirk, regarde moi. Que dirais-tu de partir à la campagne chez ma tante Doréna pendant quelques jours ?

-          Ce serait merveilleux ! Et tes parents n’en sauraient rien ?....Oui mais...

-          Quoi ?

-          Mon père n’est pas encore rentré. Je veux l’attendre.

Le visage de Miliane se rembrunit un court instant, puis elle lui dit d’un large sourire en lui prenant la main.

-          Je te comprends. C’est très important pour toi, et tu sais, pour moi aussi.

Il la regarde tendrement.

-          C’est vrai ?

-          Oui. Je t’aime Kirk.

-          Moi aussi.

C’est alors qu’ils s’enlacent et roulent sur les coussins. Les assiettes encore pleines fument toujours un peu. La musique éloigne le quotidien de leur esprit. Plus rien n’existe que leurs corps tendus l’un vers l’autre comme s’ils jouaient une simple partition qui peu à peu se transforme en bourrasques d’énergie. Les vêtements s’éparpillent autour d’eux comme autant de tâches multicolores. Le temps s’éloigne de leur esprit pour n’être plus que des instants qui ressemblent à l’éternité.

-          Jeunes gens, jeunes gens ! hurle à la porte de l’alcôve en trépignant, un petit être empli de son importance.

-          Jeunes gens, jeunes gens, je vais devoir ouvrir la porte si vous ne me répondez pas !

Ses mains boudinées se croisent et se décroisent nerveusement.

-          Oui ? prononce Kirk en un sursaut, d’une voix qui lui semble venir de très  loin comme si elle n’était pas la sienne.

-          Qu’est ce qui se passe Kirk ?

Il se redresse.

-          Je n’en sais rien, mais...

-          On attend votre amie à l’entrée, ses parents l’attendent en leur demeure. Dépêchez-vous ! C’est un ordre ! Deux hommes d’arme sont avec l’esclave qui est venu prévenir. Il sera fouetté jusqu’au sang si elle arrive après le Pascar. Il ne vous reste plus rien à gaspiller.

-          Vous n’avez aucune appréciation à formuler. Restez dans votre rôle, celui de prévenir !

Le majordome s’éloigne alors d’un pas traînant.

-          Dépêche-toi Miliane, il ne faut pas faire fouetter jusqu’au sang cet esclave qui n’y sera pour rien si tu arrives en retard.

-          Mais...Je t’aime Kirk. Et puis ce … cette prière je la hais !

Elle l’embrasse.

-          Calme-toi !

Il l’attire tout contre lui et elle lui murmure à l’oreille :

-          Ce doit être Alvir qui est à l’entrée. Je ne peux le faire punir. Tu as raison. J’y vais ! Je me calme.

En quelques instants tout est dit. La frêle silhouette de Miliane disparaît derrière d’autres alcôves. Sa démarche est ferme, sans émotion. Il l’a vue cependant se retourner plusieurs fois. Lentement Kirk se rhabille, respire le parfum qu’elle a laissé flotter puis lentement se dirige vers la sortie où il règle ce qu’il doit.

 

La nuit n’est pas encore tout à fait là. Leurs autres projets se vivront donc un autre jour ! Amer, il s’accroche à l’image fraîche de son amante. C’est ainsi qu’en flânant il se retrouve devant chez lui, un peu étonné de cette résignation, attitude qu’il ne pratique pas en général. Mais il se sent si bien avec Miliane dans sa tête ! Aurait-il pu être déçu si la soirée s’était prolongée ? Quelle idée stupide ! Décidément se dit-il, je ne tourne pas très rond en ce moment !

Chapitre 6

 

 

L

a porte d’entrée paraît plus sombre à Kirk. Les veines du bois, gonflées par les pluies des derniers jours miroitent en noir. Lorsqu’il la pousse il découvre le hall aux boiseries d’essences rares sous un jour nouveau car des torches illuminent chaque recoin. Le sol en jaronile reflète un plafond d’albâtre. Trois domestiques s’affairent à rendre à chaque parcelle de cet espace d’accueil son éclat originel. Kirk ne s’interroge pas longtemps sur cette activité car il se rappelle qu’en fait, c’est le jour. Miliane occupe encore un moment son esprit, et sa beauté le submerge et le renverse quand il se retrouve sans trop s’en apercevoir au bas de l’escalier qui monte au bureau de son père.

-          Père est-il revenu Rur ?

-          Non, pas encore maître.

-          Merci.

Les bras ballants, l’inquiétude le ronge à nouveau. Avait-il besoin de rejoindre Miliane ? N’aurait-il pas été plus important de tenter de comprendre pourquoi son père n’était toujours pas là ? Des rides crispent son visage qui s’illumine bientôt. Sa décision est prise. Il monte et enfoncera la porte si c’est nécessaire, mais il faut qu’il sache. « Je trouverai sans doute des indices » se dit-il.

 

L’escalier de vieux bois craque sous son poids. Il connaît bien ce bruit pour l’avoir entendu maintes et maintes fois à toute heure du jour ou de la nuit. Ce soir pourtant il ne l’apaise pas mais ajoute à son inquiétude, son angoisse même. Après quelques minutes d’ascension il s’arrête face à une porte de bois lisse, sans aucune serrure ni gong apparent. Elle se dresse, hiératique, au bord de la marche suivante. « Je trouverai quelques pistes, je saurai ce que fait Niel, Niel mon père ! ». Le problème est pourtant de taille. Comment entrer ? Il fouille dans sa mémoire. Rien. Pas un indice. Quand tout à coup il se rend compte que jamais une seule fois, aussi longtemps qu’il remonte dans sa mémoire il n’a entendu de porte s’ouvrir. Comment faire ? Lorsqu’il passe sa main le long des murs et de la porte il sent une résistance. Ce ne sont que des sorts mineurs pour effrayer des voleurs non magiciens. Très vite il les désamorce, mais rien ne se produit. L’entrée lui reste interdite.

Légèrement en contrebas puisque la porte le surplombe, Kirk fait le vide dans son esprit. « Il doit exister un moyen ». Il s’arme, se protège comme ses maîtres lui ont appris puis passe en revue les divers sorts qu’il connaît. A un moment de sa quête il stoppe net toute avancée en esprit. Là, dans un coin de sa mémoire, une mémoire d’enfant, il distingue un chant étrange qu’il ne se souvient pas avoir prononcé. Plus il contemple les mots plus ils lui paraissent évidents, plus la façon de les armer lui devient claire. Et qu’importe d’où ils viennent ! Instinctivement il entame la mélopée, peu à peu son corps vibre à une autre fréquence et c’est aisément qu’il passe de l’autre côté. Surpris et heureux il regarde derrière lui. La porte massive est là, bien réelle. Devant lui le laboratoire-bibliothèque de son père où il n’est jamais entré.

 

C’est une pièce voûtée ouverte exclusivement sur le ciel. Il ne pensait pas être monté aussi haut ! Au centre une table de pierre sur laquelle reposent flacons, préparations et parchemins dans le plus complet désordre apparent. Et puis le long des murs, des rayonnages du sol au plafond, pleins à craquer d’ouvrages semble-t-il de toute époque, des parchemins enroulés, des figurines, des pots. « Niel n’est pas différent des autres magiciens. Il s’organise avec le même bric à braque que ses égaux ! » Kirk s’approche de la table et s’assied sur l’unique siège de la pièce qui lui fait face, un fauteuil sculpté d’animaux et de signes. Pêle-mêle sur des feuilles éparses, il reconnaît des préparations de cours : sa dernière conférence intitulée ‘Des nécessités magiques des Colonnes’, des sorts mineurs inscrits pour ses élèves débutants. En fait rien de bien intéressant qui pourrait le mettre sur une piste ! Au moment où il se lève pour rejoindre la bibliothèque proprement dite, son œil est attiré par la couverture ocre d’un livre placé sous l’épaisse conférence. Il ne l’a pas feuilleté ! En le tirant à lui il remarque une feuille grise qui semble marquer un endroit de l’ouvrage. Comme il l’ouvre elle glisse et se retrouve à terre. Il la ramasse, pose l’ouvrage au titre anodin, ‘Des circonvolutions des astres’, et se met à la lire. Entre des sorts mineurs connus de tout étudiant, il repère une incantation particulière de protection et de dissimulation majeure. Elle est soulignée plusieurs fois et même encadrée comme si Niel avait désiré la graver définitivement dans sa mémoire. Toujours debout il approfondit son étude. Insolite à côté des autres formules, il s’aperçoit bientôt qu’elle est destinée à dissimuler un lieu non clos comme un passage ou encore un couloir aux yeux et à l’ouïe d’êtres matériels. La nuit est maintenant tombée et c’est la lumière des lunes, pleines à cette date, qui l’éclaire. Il glisse dans sa poche le feuillet et se dirige vers la bibliothèque. Son auscultation magique lui révèle une multitude d’objets insolites, premier résultat qui ne le surprend pas dans un tel lieu. Le temps s’écoule sans que rien d’anormal n’apparaisse. Ce n’est qu’à l’instant où il s’approche d’un dernier coin qu’il avait oublié de sonder jusqu’alors, qu’il perçoit une source magique sans en comprendre la nature. Il insiste, concentre autant qu’il le peut sa jeune puissance car il désire aller plus avant dans son analyse. Ses traits tendus, son corps arqué, sa concentration, ne provoquent que le déclenchement d’un sort d’alerte. Surpris, paniqué même, il arrête toute investigation car il se sait découvert.

La source magique non identifiée se révèle être une porte d’où émerge son père.

Chapitre 7

 

 

C

’est bien Niel qui vient d’apparaître !

Kirk fixe, ahuri, cet homme frêle, d’un peu plus d’un pas environ mais dont les yeux paraissent aspirer tout ce qui les entoure comme le visage même où ils reposent ; des yeux gris perlés d’incrustations blanches comme des galaxies. S’attendant au pire mais la bouche ouverte de surprise, Kirk reste là sans bouger. Il tente de dire un mot mais un flot intarissable l’assaille de toute part :

-          Kirk, il va falloir faire vite. Je désirais attendre encore un peu...mais ce n’est plus possible. Il est tellement de valeurs inconnues qui viennent d’entrer dans le jeu des Colonnes. Je savais bien qu’on en arriverait là, je les avais prévenus mais ils ne veulent rien comprendre. Tu sais l’autre jour... et puis à quoi bon, j’ai tellement de choses dans la caboche qu’elles ne parviennent pas à s’ordonner convenablement. Le temps presse, il faut faire vite, tu sais...ta mère disait toujours que la vie est un instant de folie. Non, ne dis rien, tais-toi ! Ecoute !

Son regard enveloppe l’ensemble du lieu, et son fils se demande s’il l’a aperçut. Niel paraît sur le qui-vive, tel un animal traqué mais non apeuré il semble écouter très loin de lui. Il hoche la tête avec un sourire à demi-satisfait.

-          Ils sortent la cavalerie, mais nous avons encore un peu de temps tous les deux. Les colonnes se trompent, elles ne travaillent qu’avec trente pour cent des possibilités de l’Univers. Nous allons à plus ou moins courte échéance à notre perte.

Kirk réagit de suite :

-          Mais tout ce que j’ai...

Il lui coupe la parole.

-          Tout ce que tu as appris, oublie-le ! Tout ce que tu sais des autres races, oublie-le ! Rien n’est vrai, tout est faux. Je ne peux développer mais il va te falloir prendre ton mal en patience. Tu as dorénavant tout à réapprendre, ou plutôt à regarder sous un autre angle ! La vision des colonnes est trop rationnelle. C’est néfaste, dangereux pour le monde.

-          Mais pourquoi puisqu’on se protège ! Tout ce qu’on m’a dit sur toi était donc vrai ?

Ses yeux sortent de leur orbite.

-          Oui, mais il va falloir t’y accoutumer, tu n’es pas au bout de tes surprises ! Surtout que tu vas rencontrer les autres, ceux qu’il ne faut pas voir. Tu vas être surpris. Ils ont tout compris. Ils savent ! Il va falloir rétablir la balance. Ca ne se fera pas tout seul !

-          Mais père ...

Devant sa frénésie, ses cheveux en bataille d’un blanc neigeux, son regard qui le transperce d’une autorité qu’il ne lui avait jamais vue exprimer, d’une certitude inébranlable, il se tait.

-          Le Grand Tout doit être maintenu en équilibre. Une légende naine raconte que quatre cristaux contiennent les puissances originelles. Ils ont été cachés car trop difficiles à contrôler par les humanoïdes. Et puis étant donné leurs penchants ! Toujours est-il que ce sont les autres races, celles que désirent exterminer les humains, qui savent où elles se trouvent.

-          Mais...

-          Tais-toi et écoute ! Le temps se rétrécit autour de nous, il en reste peu et il faut que tu connaisses quelques autres éléments. Surtout n’aies jamais peur en présence des autres races, ils sont bienveillants, ont souvent le cœur pur contrairement aux humains. La magie ce n’est ni la puissance, ni la destruction, ni le pouvoir au sens commun du terme, c’est la sagesse de l’Univers ! C’est la Vie, l’harmonie du Grand Tout. Elle glorifie les dieux ! La magie n’est pas une suite de recettes que l’on applique en ce protégeant. Reste ouvert sur l’Univers, c’est de ton intérieur qu’elle doit naître et prendre son vol. Tu peux sentir tellement de choses si tu le veux. Va, fais tes préparatifs, on part !

Son ton est impératif ! Kirk se demande si Niel n’est pas devenu fou, mais comme il a promis à Miliane de l’accompagner à la campagne chez sa tante Doréna il ose quelques mots :

-          Comment cela nous partons ? Et pourquoi cette précipitation ?…

-          …et ne prends que l’essentiel, et ce à quoi tu tiens le plus !… Tu n’es pas prêt de revoir le reste !

-          Mais ? ! S’agit-il d’une excursion, d’un voyage… ou d’un déménagement ? !

-          Un peu des trois. Disons que je t’emmène rapidement très loin, et qu’il n’y a à peu près aucune chance pour que tu revoies jamais cette demeure. Mais je t’expliquerai plus tard ! Hâtes-toi à présent !

-          Enfin… que se passe t-il donc de si grave ?

-          Juste la fin d’un monde, fiston !

-          Et… et mes études de Magie…et…et… Miliane ! Je devais partir avec Miliane chez...

-          Comment ? Je te parle de l’Univers, de son équilibre, de sa survie et tu restes avec tes enfantillages dans la tête ! Tu n’as donc rien compris, c’est le monde, le nôtre qui risque de disparaître ! Serais-tu encore trop enfant pour comprendre ! Je n’aurais peut-être pas dû t’en parler. Quant à ton amie, fais une croix dessus : je ne crois pas qu’elle voudrait, ni ne pourrait aller où nous allons !

-          Faire une croix sur Miliane… ça, jamais !

-          Kirk ! Cesse tes jérémiades et exécute ce que je t’ai demandé ! Bon sang, que m’arrive-t-il ? Me voilà en train de sermonner mon fils alors qu’il y a tant de choses à préparer avant la venue imminente de nos « invités-surprise » !… Fais comme tu veux, mais je te conseille de faire vite !

Il n’y a rien à redire quant Niel emploie ce ton particulier allié à ce rictus de la bouche, et cela, Kirk le sait très bien. Et d’ailleurs, son père dévale déjà les escaliers…

C’est rempli d’interrogations et de confusion que Kirk se rue dans sa chambre. Ce n’est apparemment pas le moment de provoquer une lutte père-fils ! Et son instinct lui hurle qu’un danger approche. « N’emporte que l’essentiel ! », « N’emporte que l’essentiel ! ». La consigne de Niel résonne dans sa tête. Il lui semble que son cerveau s’est arrêté de fonctionner, et que les dernières informations reçues brinquebalent dans son crâne, et s’entrechoquent comme des billes bloquées dans une sphère creuse.

-          Que prendre ? Que dois-je prendre ?

s’écrie Kirk en regardant tout ce bric-à-brac accumulé depuis des années. Son indécision nourrit sa panique et le fige d’avantage. Et l’aura magique, qui maintenant empli toute la demeure Haussler, n’arrange rien.

Dans le hall d’entrée, Niel en transe, fini de développer un sort de Protection qui englobe l’édifice dans une boule bleutée. Kirk imagine que son père sait ce qu’il fait, car avec une telle intensité, tous les habitants du quartier, et tous les magiciens de Mirvade et des environs doivent sentir et voir le champ de force ainsi créé…

Les murs se mettent à vibrer sourdement. Contre qui Niel érige-t-il de telles défenses ? De tels boucliers énergétiques peuvent occuper un escadron d’Annihilateurs pendant un bon moment !

 

Un hurlement de Sherkann et le son si caractéristiques des Tambours Envoûtants sortent Kirk de sa torpeur :

-          Les Annihilateurs !

Qu’avait donc fait Niel pour en arriver là ?

Les plus hauts Mentats des Colonnes, harnachés sur leur monture ailée, n’en finissent pas de s’agglutiner sur la petite place faisant face à la maison Haussler. Déjà, la première ligne s’est mise en position et concentre son Mana sur un point unique de la carapace bleutée qui protège Kirk et son père. Encore peu de temps, et la pression magique serait telle que la boule n’y résisterait pas.

Ce que Kirk se demande, c’est comment s’y prendra l’escadron pour ne pas mettre en danger les habitations avoisinantes. De toute façon, lui ne sera sans doute plus là pour assister à ce spectacle. Surtout s’il ne se décide pas à bouger !

Niel fait soudain irruption dans sa chambre.

-          On s’en va ! Mais ? ! Que diable fais-tu donc avec un sac à la main ? Sers-toi de ta tête fiston ! allez, vide ton esprit et laisse-moi faire !

Kirk sent son père s’introduire peu à peu dans son Etre. Il n’est plus qu’une marionnette dont Niel tire les ficelles. Il s’entend prononcer quelque chose, et voit les objets de sa chambre s’illuminer et disparaître… et son père est à nouveau à ses côtés.

-          Et voilà ! Je pensais que l’on t’avait au moins appris ce tour à l’école ! Tous tes effets se trouvent là où ton esprit veut qu’ils soient, dans l’espace de la Première Marche ! Bon, nous avons juste assez de temps avant que le Bouclier ne soit percé. Au labo !

 

Et c’est toujours un Niel survolté que Kirk voit s’élancer vers l’escalier. En retraversant le hall d’entrée, Kirk a l’impression de vivre un cauchemar : ce lieu familier, si calme et serein d’habitude, est à présent un véritable enfer. Il entend le bélier magique hurler en perçant et mordant le bouclier, faisant trembler toute la maisonnée dans un râle d’agonie. Les murs et les plafonds se lézardent de toute part, et se seraient déjà écroulés dès la première charge des Annihilateurs, sans les sorts de Niel.

Dehors, juste derrière la ligne des Annihilateurs, un commando de Pisteurs et de Bloqueurs psalmodient à mi-voix, prêt à bondir dès que la brèche sera ouverte. Plus en arrière, des Hauts-Mentats en lévitation surveillent le bon déroulement de l’opération, s’assurent de l’irrigation globale en Mana, et préviennent d’éventuelles « fuites » d’énergie. A terre, les troupes de la Milice s’occupent de maintenir bouclé le périmètre. La situation devient critique ! Et la porte de sortie de Kirk et son père n’est même pas encore ouverte ! Kirk sent son estomac se nouer. Enfin, ils arrivent dans le laboratoire. L’atmosphère y est lourde. L’intensité des forces magiques en action est presque palpable. Tel un lion traqué, Niel lance :

-          Aide-moi ! Concentre ton Mana brut sur moi ! Je crains d’être à court !

Effectivement, Kirk admiratif se demande où son père pompe toute cette force, après cette batterie de sorts majeurs jetés en si peu de temps…

S’exécutant, Kirk ajoute son faisceau à celui de son père. Leurs cheveux s’électrisent, et des étincelles en jaillissent, s’ajoutant au feu d’artifice multicolore… A l’extérieur, les troupes sentent la fin proche. Bloqueurs et Pisteurs ont cessé leurs chants, et se rapprochent du « trou » bientôt crée. La sphère bleutée, translucide à présent, s’éteint lentement dans une dernière gerbe. Tout à coup, le leader des Annihilateurs pousse un cri mental, le mur vole en morceaux, et les Pisteurs se jettent dans la brèche suivi des Bloqueurs.

Au même instant, Niel lâche ses dernières réserves et une porte magnifiquement ornée fait son apparition.

-          Vas-y Kirk ! Fonce ! Ne t’arrête que lorsque tu verras la même Porte de l’autre côté ! Et ne fais pas attention à ce que tu verras ou entendras : tu es seul, n’oublie pas cela ! ! !

-          Non ! Nous sommes deux !

-          Il faut quelqu’un pour brouiller les pistes ici ! Ne t’inquiètes pas pour moi !

Kirk aperçoit tout de même la peur sur le masque de Niel, et une infinie tristesse… Un coup de plasma entame le mur du labo : les Pisteurs sont là…

-          Sois fort mon fils ! Ne te laisse pas aller à la facilité !

-          Père !

Kirk terrorisé, ne voit que les yeux démoniaques de son père lancer un trait de lumière dans sa direction, provocant la fermeture du Passage. Il a juste le temps, avant la fermeture totale, d’entendre l’irruption violente des troupes dans le labo, et un hurlement du Pisteur carbonisé par un dernier artefact de Niel.

Architectes magiciens.
Aujourd'hui au nombre de dix dans le Royaume des Colonnes, pas un de plus, ils suivent quinze années d'études. Ils doivent obligatoirement résider à Mirvade toute leur vie. Ils dépendent  directement de leur Ordre. Leur apprentissage est une vocation, puisque nombre d'entre eux échouent au cycle terminal. C'est d'autant plus une vocation que leur vie a une durée cinq fois inférieure à la moyenne à cause de ce qu'ils manipulent, et que nombre d'années ne voient aucun lauréat.
Les Orns ont deux avantages : un statut particulier qui les met à l'abri de tous leurs besoins ordinaires et extraordinaires ; leur nom est gravé, après leur décès, sur la stèle dite "stèle des Orns", qui se trouve au pied de la haute colonne de Mirvade (Conf. page 7).
Du fait de leur statut extraordinaire, le lieu de leurs demeures officielles ou particulières est un secret bien gardé.

Cf. Le Souffle Bleu, p. 40
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